Un phénix nommé L'Eskabel
LE DEVOIR, 4 septembre 1999

SOLANGE LÉVESQUE

En 1988, Jacques Crête fermait l'Eskabel qu'il avait fondé 18 ans plus tôt à Montréal. Depuis l'année dernière, L'Eskabel prend un nouvel essor à Trois-Rivières; Crète raconte l'histoire de cette renaissance et du projet fou qui a rendu possible la présentation des Troyennes d'Euripide dans un amphithéâtre de pierre, au sein d'une forêt. Il évoque enfin les projets de L'Eskabel pour l'année qui s'amorce.

Fidèle au théâtre depuis l'adolescence, Jacques Crête a fait de L'Eskabel l'un des foyers majeurs du théâtre expérimental à Montréal. En 1988, fatigué de porter ce théâtre à bout de bras, il a quitté la ville pour un petit village en Mauricie, avec l'idée d'y vieillir tout doucement loin de la frénésie de la métropole. C'était faire abstraction de la vitalité d'une passion... qui l'a bien vite rattrapé! En dix ans, il a monté plus de 20 spectacles à Grandes Piles. "Ma première victoire, c'est que le public continuait d'aimer un théâtre que je voulais, à ce moment-là, plus léger et qui devenait, avec ma signature, un peu plus grave, plus réflexif, explique-t-il. J'ai toujours eu confiance en la capacité des spectateurs de saisir et de sentir les choses." En 1998, il effectue un séjour d'un mois à Trois-Rivières, et voilà que les offres et les contrats affluent. Lui qui rêvait d'aller vivre à Québec ou à Aix-en-Provence a finalement élu domicile à Trois-Rivières. Depuis, il ne cesse de travailler. Jacques possède ce charisme qui fait se regrouper les artistes autour de lui. Après une itinérance de salle en salle en 1998, il a senti le besoin d'un lieu stable. "J'ai trouvé un local qui devait s'appeler Le Quai des Brumes, mais rien à faire ! L'Eskabel me collait à la Peau! J'ai compris qu'on m'y associerait toujours. Le théâtre porte donc ce nom-là. "

Les Troyennes en pleine forêt

Jean-Guy Morand, directeur de la Coopérative forestière du Bas-Saint-Maurice, Sylvain Trottier et Serge Brosseau, trois fous de nature, avaientrepéré un site exceptionnel en forêt, à Saint-Mathieu du Parc, à l'orée du Parc national de la Mauricie. Ils y ont construit un amphithéâtre en blocs de granit. En novembre 1998, ils invitaient Jacques Crête à tester l'acoustique des lieux. "C'était merveilleux, raconte Crête. On entendait parfaitement jusqu'au dernier gradin." L'amphithéâtre achevé, ils songeaient à en faire un lieu de diffusion destiné à des groupes, à des chanteurs. Ils ont consulté Crête. "Faites-le si vous voulez, leur a-t-il répond. Ce sera plein un an ou deux, mais, dans cinq ans, on n'en parlera plus. À mon avis, cette cathédrale en plein air est un lieu sacré et il doit s'y passer des choses sacrées; la réussite est à cette condition."

Pour les convaincre, il leur a donné l'exemple du père Lindsay: "On croyait qu'il allait se casser la gueule: de la musique classique et de l'opéra dans un festival d'été, ça ne pouvait pas marcher! Il avait la tête dure et il a persisté. Le Festival de Lanaudière compte aujourd'hui parmi les rendez-vous artistiques internationaux importants."

Le choeur (Photo Gaston Rivard)

Dès sa création à Trois-Rivières en février 1999, la pièce Les Troyennes mise en scène par Jacques Crête avait obtenu un succès éclatant. "Pour les médias, note Crête, une telle œuvre est d'emblée destinée à une élite. C'est, en tout cas, ce qu'on veut faire croire en province. À Trois-Rivières, présenter une tragédie grecque au public en général, ça ne se fait pas! Selon eux, c'est hermétique, et ils s'empressent de mettre les gens en garde : "Si ce n'est pas votre place, n'y allez pas!" Cette attitude m'est familière depuis 30 ans. On affirme, poing sur la table, que ce n'est pas ce que les gens veulent!"Quand Morand et sa bande ont vu la pièce, ils ont invité L'Eskabel à la produire à l'amphithéâtre de Saint-Mathieu... à titre d'essai. Faire passer la production d'un théâtre de poche à un amphithéâtre de 330 places sous les étoiles ne comportait-il pas un risque? "Peut-être, avoue Crête, mais chapelle ou cathédrale, le rituel du théâtre peut avoir lieu partout. J'avais très envie d'entendre le chant des Troyennes dans cette pierre, remarque-t-il. Je connais le texte par cœur pour l'avoir mis en scène trois fois déjà. La mise en scène a été remodelée en cinq jours avant le début des représentations, et la pièce a pris racine en pleine nature. "De son propre aveu, il y a eu des rencontres cruciale dans le parcours artistique de Jacques Crête. Christian Bouchard, professeur de littérature à Trois-Rivières, est devenu son collaborateur, "mon frère", précise-t-il. "Nous vivons au sein d'une époque athée et, comme moi, Christian croit au divin, au sens, au rituel, à la magie; il croit qu'on est appelé à se dépasser, qu'on est plus grand que nature, qu'il existe un appel - le pire, c'est que je suis moi-même convaincu qu'il n'y a rien après! Mais cela ne suppose pas que l'appel soit absent ou vain." Le spectateurs des Troyennes sont bouleversés, quels qu'il soient: là réside la victoire. "Nous n'avons pas que des étudiants et des intellectuels, mais un public très varié. C'est émouvant et troublant, car après avoir crié toute ma vie, j'ai l'impression que, soudain, mon cri est enfin reçu explique-t-il. C'est plutôt agréable mais, sincèrement, en toute humilité, j'avoue que cela m'importe peu. Je travaille d'arrache-pied depuis toujours pour imposer un répertoire décrié par les voix "populaires ". "

L'accès au grand répertoire

Son cri est enfin reçu, et Crête en éprouve un sentiment de plénitude. "Il pourrait ne pas l'être et cela ne changerait rien à mon travail. Je me suis senti étranger toute ma vie, et puis tout à coup cela me réconcilie, comme un grand repos...au moment ou tout commence! Soudain, on n'est plus un étranger. Dans la vie, on a tant besoin de sentir que la main de l'autre est dans la sienne, non par intérêt mais par re-connaissance Alors, enfin, on entre dans le monde. J'ai l'impression d'entrer dans le monde sur le plan culturel", avoue-t-il, ému. Jacques Crête a le triomphe plus modeste que tapageur, mais il n'en savoure pas moins une superbe victoire!

Toute sa vie, il a défendu le droit du public à l'accès au grand répertoire. "J'ai toujours cru profondément qu'il y a place pour l'appel, pour le cérémonial, pour le plus grand que nature. On nous fait croire, pire, on a décidé de façon révoltante dans une ville comme Trois-Rivières, qui s'annonce "ville d'histoire et de culture" que le peuple (ma mère, par exemple) veut exclusivement des vaudevilles, des mélodrames, de l'humour, explique-t-il. Pendant 30 ans, j'ai crié: "Je viens moi-même de la ruelle! Je suis un petit gars élevé bien en deçà du confort de la moyenne, sans diplôme universitaire, mais ça ne m'enlève pas le droit aux œuvres d'art, aux Troyennes, par exemple." Et si j'y ai droit, plusieurs, comme moi, doivent y avoir droit aussi. Je n'ai rien contre le comique, mais il est fallacieux de prétendre que le "peuple" ne veut que ça. "Le succès des Troyennes contredit ce préjugé marchand: "On doit tous avoir accès à l'art, qui qu'on soit; on a besoin de cette rencontre qui se produit au sein de choses essentielles, autour de ce pour quoi nous crions tous, sans espoir probablement, mais qu'importe! C'est le cri qui espère et qui est l'espoir, non le résultat, témoigne t-il. Ce n'est pas une victoire personnelle, c'est une victoire sur tous ceux qui contrôlent ce que nous "devons" penser. Les médias, à cet égard, sont devenus la religion d'autrefois: on doit penser ceci, sentir cela, aimer ce qu'ils nous servent."

Sacrée saison !

Avec sa dizaine de spectacles, la saison qui s'amorce à L'Eskabel en laissera plusieurs ébahis: "Cela va du Roi Lear de Shakespeare aux Bonnes de Genet, de Handke à Cocteau, de la poésie au concert en passant par Camus, Gauvreau et Arrabal", rien de moins. "Stéphane Bélanger, jeune comédien et metteur en scène en qui j'ai grandement confiance, va travailler avec nous. C'est lui qui me dirigera dans Caligula. Quand j'ai relu la pièce, au printemps, j'ai senti que chaque réplique m'appartenait, que je pourrais l'avoir dite! Aussi ai-je terriblement hâte de jouer ce personnage; Caligula est plus jeune que moi, mais tan pis! je ne me soucie pas des lois du "casting". La magie théâtrale est plus forte que tout. " Les personnages plus grands que nature, l'au-delà, voilà l'univers de Jacques Crête, qui se sent très à l'aise face à sa programmation : "Je n'ai plus rien à prouver, affirme-t-il. Ce n'est pas grave si, un mois avant la première, on constate qu'on ne peut pas y arriver : on s'expliquera et on changera les dates. Sans cette liberté, il est malaisé de chercher et de progresser je peux maintenant m'offrir ce luxe!"

Notes: La photo inclue n’est pas celle de l’article original.

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