Euripide dans la forêt mauricienne
LA PRESSE, 14 août 1999

STÉPHANIE BÉRUBÉ

Il y a des projets fous qui ne vivent que dans la tête de ceux qui osent les imaginer. Il y a aussi des fous qui osent réaliser les projets qu'ils imaginent. Peut-être les gens croyaient-ils que Jean-Guy Morand faisait son original quand il disait, l'automne dernier, qu'il était en train de construire un amphithéâtre en pierres aux portes du Parc national de la Mauricie. Été 1999 : non seulement cet amphithéâtre de 300 places est-il terminé et magnifique, mais on y présente une superbe production des Troyennes d' Euripide. De la tragédie grecque en milieu forestier québécois: heureusement qu'il reste des fous!

Une bande de femmes, la plupart vivant leur première expérience sur les planches (ou les pierres) présentant en région (notez ici le ton condescendant) une œuvre d'un poète tragique grec! Andromaque, Hécube et Ménélas parmi les pins blancs et les épinettes de Norvège. Soyons honnêtes: ça aurait pu être un navet. Soyons francs : c'est magnifique. Une expérience de théâtre unique et mémorable.

Tout d'abord il y a les lieux. L'amphithéâtre au cSur de la forêt se trouve à l'entrée du Parc national dé la Mauricie, côté Saint-Mathieu. Il à été réalisé par l'équipe de la Coopérative, forestière du Bas St-Maurice, laquelle est présidée par Jean-Guy Morand, le fou susmentionné.

- " C'était un peu comme une obsession. Ça fait des années que j'ai envie de créer un amphithéâtre ", explique-t-il. Il n'y a pas eu d'étude de faisabilité, ni de viabilité. Plus surprenant encore: aucun plan précis n'a été élaboré avant la construction. Morand avait localisé cet endroit de rêve, tout de roc, lieu naturel d'égouttement de montagnes. Ses amis du monde du théâtre sont allés faire un tour, ont donné leur avis et fait des petits croquis pour partager leurs visions. Le projet fut mis en chantier peu de temps après.

Une fois terminé, on s'est rendu compte que cet amphithéâtre circulaire avec ses gradins de granit rappelait les amphithéâtres grecs. Morand, qui non seulement est un amoureux de la forêt mais aussi un amateur d'art, a contacté le théâtre L'Eskabel de Trois-Rivières qui avait présenté la pièce Les Troyennes en février dernier.

Dans ce nouvel environnement, la pièce est devenue un happening. Le metteur en scène et directeur de L'Eskabel, Jacques Crête, a repensé sa mise en scène en fonction des nouveaux lieux. Les 17 comédiennes et deux comédiens qui jouent Euripide investissent vraiment l'amphithéâtre. La pièce commence à la tombée de la nuit par une procession spectaculaire. De véritables torches éclairent les Troyennes. Tout au long de la représentation, la lumière artificielle, essentielle, est discrète. Les lampes qui éclairent la paroi rocheuse de 45 mètres de hauteur située derrière la scène mettent en valeur les ombres des comédiennes: l'effet tragique en est donc accru. 

Hécube et le chœur (Photo Gaston Rivard)

Certaines scènes sont belles comme des toiles de maître. Les comédiennes se collent à la pierre ét. leurs sombres habits de jute nous donnent parfois l'impression qu'elles s'y fondent.

"C'est un lieu très inspirant: c'est la pièce qui se sert du théâtre et non le théâtre qui se sert de la pièce ", explique Kim Taschereau, l'une des Troyennes. Contrairement aux autres comédiennes, Kim a étudié et étudie toujours le théâtre à Saint-Hyacinthe. La plupart de ses compagnes de scène ont participé à des ateliers à L'Eskabel et avaient envie de vivre cette expérience spéciale.

Carole Chassé travaille durant la journée sur sa ferme des environs et se transforme en Troyenne le soir venu. Il lui a fallu faire quelques arrangements d'horaires et obtenir la collaboration de sa famille pour pouvoir se joindre au groupe. Les sacrifices ne semblent pas si lourds si l'on se fie au plaisir évident qu'elle a à jouer. Pour Claire Boileau, c'était un rêve de longue date. Celle qui Interprète l'aïeule dans la pièce est également la doyenne du groupe. À 76 ans, elle ne croyait plus qu'elle ferait un jour ses débuts au théâtre.

Et on ne débute pas avec n'importe quoi : la tragédie grecque en guise d'initiation. Les filles n'avaient pas peur, bien au contraire: la tragédie grecque, c'est la base du théâtre; sans ça, on n'aurait jamais eu "Les Belles-soeurs" ou "À toi pour toujours ta Marie-Lou ", ajoute Kim. D'après Carole Chassé, les mots d'Euripide deviennent faciles à réciter dans cet environnement de pierre; comme si le texte avait été écrit spécialement pour ce lieu et ce moment, "pour une gang de femmes mal prises, en jute".

Notes: La photo inclue n’est pas celle de l’article original.

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